Le Pentagone ressuscite le virus de la grippe espagnole

Toujours à propos de la même étude scientifique qui a recréé en laboratoire le virus de la grippe espagnole, la polémique enfle sur la dangerosité de telles manipulations.

A lire ci-dessous l’article d’Elisabeth Eckert Dunning, publié le 6 octobre 2005 sur le site de la Tribune de Genève.

« Une équipe de l’Institut de pathologie des forces armées américaines a redonné vie à H1N1, le virus responsable de quelque 40 millions de morts en 1918, afin de mieux comprendre comment pourrait évoluer la grippe aviaire. La recherche suscite déjà la polémique.

La publication sort aujourd’hui conjointement dans les magazines scientifiques Science et ­Nature. Elle est signée d’un biologiste américain, chercheur au Pentagone, Jeffery Taubenberger. Et va faire du bruit.

L’équipe de Taubenberger est parvenue à reconstruire, puis à redonner vie, à la grippe espagnole, de sinistre mémoire. «Comprendre ce qui s’est passé en 1918 a pris une importance nouvelle», explique le chercheur américain, faisant allusion aux craintes de mutation, puis de transmission à l’homme, du virus de la grippe aviaire.

La découverte est d’autant plus cruciale qu’après être parvenue à recréer le séquençage des gènes de la grippe espagnole (dénommé H1N1), l’équipe de Taubenberger a constaté que «le virus de 1918 est probablement un virus entièrement d’origine aviaire, adapté au porc, puis à l’homme», explique-t-elle. Ayant reconstitué H1N1 – «en laboratoire de haute sécurité» -, les Américains espèrent désormais découvrir comment mutent les virus, et partant contrer, par un vaccin, l’éventuelle pandémie liée à la grippe aviaire qui sévit actuellement dans l’Asie du Sud-Est.

Exhumation en Alaska

Pour ranimer la grippe espagnole, les chercheurs sont allés en Alaska exhumer des tissus gelés d’une femme enterrée dans le permafrost en novembre 1918. Des tissus pulmonaires, archivés dans le formol, provenant d’autres victimes ont également contribué à reconstituer le code génétique du virus, aujourd’hui déposé dans la base de données GenBank, ouverte au domaine public, à Washington.

Une fois recréé, par technique de «génétique inverse», le virus a été injecté à des souris ainsi qu’à des embryons de poulet. L’effet sur les rongeurs a été foudroyant: en quelques heures, les souris ont présenté des symptômes proches de la grippe espagnole et sont décédées quelques jours plus tard.

Voici donc la recherche en marche, et c’est nécessaire. Car si la grippe de 1918 a contaminé 250 millions de personnes – dont 50% de la population genevoise -, elle n’a tué qu’1 à 2% des populations infectées. La grippe aviaire, elle, n’a officiellement causé la mort que de 65 personnes, mais son taux de létalité atteint les… 90%.

Cela dit, n’en doutons pas, la polémique quant à cette résurrection va enfler. Deux scientifiques se sont déjà élevés contre la découverte de Jeffery Taubenberger: «La recherche sur les mécanismes d’évolution de la grippe est très importante, mais ne nécessite en rien la recréation d’un virus mortel», ont ainsi déclaré Jan Van Aken, chercheur à l’Université de Hambourg, et Edward Hammond, professeur à l’Université du Texas. «Les risques, ajoute ce dernier, d’une libération délibérée ou accidentelle du virus dans la nature par l’armée américaine auraient dû justifier l’interdiction de ces travaux.»

Tel n’est pas l’avis des chercheurs américains, qui affirment que l’être humain est désormais immunisé contre ce virus-là et que le vaccin contre H1N1 existe. Pour le rédacteur en chef de Science, Donald Kennedy, point de doute non plus: «En publiant ces recherches, affirme-t-il, nous avons considéré que les gains pour la santé publique dépassaient largement les risques liés à la manipulation de ce virus.»

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