Ophtalmologie

Interview du Docteur Lamine Haddad, ophtalmologue créateur de TOM

« Le parcours du combattant », c’est ainsi que de nombreux patients qualifient leurs quêtes de rdv chez l’ophtalmo. Des délais d’attente aberrants d’un an, voir de 18 mois suivant si vous résidez à Paris ou en province. Des spécialistes âgés (moyenne d’âge 54 ans), plus nombreux à partir à la retraite chaque année (250) qu’en formation (150) par an.

Un état des lieux très inquiétant face à une population française vieillissante particulièrement consommatrice de soins ophtalmologiques (corrections, DMLA, glaucome et vieillissement du cristallin). 80% des actes effectués en hôpital de jour à l’OphtalmoPôle de Paris à l’hôpital Cochin sont des interventions de la cataracte, une pathologie qui concerne à 95% des seniors.

Face à ce désert médical, certains pionniers innovent. Le docteur Lamine Haddad est de ceux-là. Il est à l’origine du concept TOM pour Téléconsultation Ophtalmologie Mobile lancé en 2018 en Ile-de-France et qui s’exporte aujourd’hui en province.

Le Docteur Lamine Haddad en interview

@DR

L’assurance maladie présente ces derniers jours la téléconsultation en ophtalmologie comme une innovation (un dispositif a été mis en place avec le groupe Point vision à Saint-Quentin, dans l’Aisne, NDLR).
Votre dispositif TOM existe depuis déjà trois ans. Il fonctionne aujourd’hui sur dix sites en région parisienne notamment dans les zones où il y a pénurie de spécialistes. Vous développez également des partenariats avec des pôles de santé en en province.
Que pensez-vous de cette annonce ?

Lamine Haddad : « En effet cela fait maintenant plus de 2 ans que nous avons mis en place un protocole de téléconsultation en ophtalmologie, en accord avec l’assurance maladie, et avec un bilan de plus de 20 000 téléconsultations et près de 1000 patients opérés. Je ne connais pas le protocole proposé par Point Vision, mais d’une façon générale toutes nouvelles peut être positive pour faire évoluer la pratique ».

L’unité mobile se stationne dans des coeurs de ville près des services de soin mais
dépourvus en ophtalmologue. Comme ici à Epinay-sous-Sénart dans l’Essonne. @parlonssante.com

 Racontez-nous la naissance de TOM ?

Lamine Haddad : « J’avais conscience de la complexité logistique de la création d’une unité mobile de téléconsultation et surtout sur l’aspect administratif. Mais le constat était là, comme nombre de spécialités médicales, la nôtre est sous dotés ce qui pénalise de nombreux patients et notamment dans les zones rurales. L’ophtalmologie c’est 13 ans de formation (11 en théorie et de 2 ans de pratique), et même si, aujourd’hui, les numerus closus ont été revus à la hausse, le temps de formation est incompressible. Les futurs ophtalmologues sont toujours en formation« .

« Au début, il s’agissait d’une initiative purement privée. J’avais conscience de la complexité logistique du projet et je me suis associé avec Maximilien Courtois pour cet aspect du projet. Au démarrage en juin 2019, il n’y avait qu’un seul camion. Je consultais tout seul. C’était compliqué, on s’est heurté à des réticences, certaines légitimes car la santé est un domaine qui se doit d’être très réglementé, pour la sécurité des patients et parce qu’il s’agit in fine d’argent publique. Apres de nombreuses discussions avec notamment la DGOS, le conseil national de l’ordre des médecins et l’assurance maladie notre pratique a été reconnue comme vertueuse, avec pour but principal de donner accès aux soins ophtalmologiques à des populations rurales de l’Ile-de-France ».

« Une fois les autorisations accordées, le projet a été validé par le chef de service de l’Ophtalmopôle et la direction de l’AP-HP. Ils étaient très motivés par la fonctionnalité du concept. On s’est lancé avec des médecins de l’hôpital qui consultent en visio. Le bilan est effectué dans le camion par une orthoptiste. Le camion est ultra équipé, nous pouvons ainsi réaliser des OTC complet sans avoir besoin de dilater l’œil. A l’hôpital, le médecin reçoit les résultats des examens, il les analyse puis appelle l’unité mobile. Il échange avec le patient, si une intervention est nécessaire, le patient est pris en charge à l’hôpital Cochin. Le suivi post-opératoire est assuré lors des consultations TOM ».

Les interventions chirurgicales ont lieu à l’Ophtalmopôle de Paris situé à Cochin.
@parlonssante.com

« L’Ophtalmopôle est un formidable outil. Un centre hyper spécialisé qui offre la plus grande concentration de spécialistes : Urgences, chirurgie de haut niveau, consultations hyperspécialisées, maladies rares et complexes, plateau technique de pointe et soins de proximité. On compte quatre unités spécialisées pour la rétine, la cornée et les maladies inflammatoires, à cela s’ajoute un plateau technique, ainsi que des urgences spécialisées H24. Un centre à la pointe de l’innovation qui n’a pas son pareil en Europe en matière d’ophtalmologie. Il serait dommage que seuls les parisiens et les franciliens puissent y avoir accès, c’est cela l’objectif de TOM, de permettre aux patients des zones rurales d’avoir accès pour le dépistage à cette expertise, à cette technicité près de chez eux ».

Combien de patients sont ainsi suivis chaque année par TOM ?

L.H. : « Par semaine environ 250 sur cinq sites différents. Une unité voit entre 20 et 25 patients jour ».

TOM intervient dans quels territoires aujourd’hui ?

L.H. : « Trois départements, la Seine-et-Marne, l’Essonne et les Yvelines. Mais il s’exporte désormais également en province via des partenariats avec des pôles santé ».

Vous pouvez nous en dire plus ?

L. H. : « C’est en effet une nouvelle étape pour le concept TOM, la mise en place de partenariats. Le vrai challenge est de convaincre les CPAM, les ARS… Depuis le mois de mai dernier, nous avons un partenariat avec le pôle de santé de Mayenne. Frédérique Turbet, orthoptiste dans cette structure médicale effectue les examens, puis nous sommes mis en relation avec les patients à distance pour la suite de la consultation. C’est une grande structure de près de 40 professionnels qui rayonne sur un secteur de 41 communes ».

Les patients attendent à l’arrière de l’unité mobile dans une petite salle d’attente,
le patient attend à l’extérieur. @parlonssante.com

« Nous avons également un second projet de partenariat avec le CHU d’Angers avec la mise en place d’un camion TOM dans les villages. Nous avons déjà rencontré la sécurité sociale locale et l’ARS, nous espérons le lancement en novembre 2021. Le concept est reproductible dans toutes les régions, avec des praticiens locaux ».

Comment sont définies les zones de consultation et donc de stationnement de l’unité mobile ?

L.H. : « L’idée n’est pas de faire de la concurrence aux ophtalmologues de ville, mais au contraire de s’implanter dans les zones défavorisées et dépourvues en ophtalmologue ».

Est-ce que les restrictions sanitaires liées au confinement ont perturbé le fonctionnement des consultations TOM ?

L.H. : « Non pas du tout. Le camion est doté d’une petite salle d’attente qui accueillent deux patients. Nous ne prenons que sur rendez-vous, les patients sont convoqués à des heures précises. Ceux qui arrivent en avance doivent patienter à l’extérieur. Aucun de nos personnels n’a été positif au COVID durant cette période ».

La crise sanitaire que nous traversons a permis de mettre en lumière les avantages de la télémédecine, votre dispositif a un bel avenir devant lui ?

L.H. : « Oui, c’est une solution parfaite. Le regard des patients a changé, une fois qu’il a consulté, il comprend bien que c’est la même consultation qu’en cabinet. Le seul problème, insoluble à mon avis, c’est que le patient ne fait connaissance avec le chirurgien qui va l’opérer qu’au bloc opératoire. Et cela, certains patients le vivent mal. Le dispositif consiste en une prise en charge rapide du patient qui échange en consultation avec un médecin qui ne sera pas forcément celui qui va l’opérer. La confiance doit se faire à travers la structure, il doit être rassurée, se dire qu’il va être opéré dans un service hyper spécialisé et très performant ».

Le bilan ophtalmologique est réalisé dans l’unité mobile. @parlonssante.com

Quelle est l’intervention chirurgicale la plus pratiquée en chirurgie de l’oeil ?

L.H. : « A l’OphtalmoPôle, 80% des interventions en hôpital de jour sont des opérations de la cataracte. Il s’agit du remplacement par un implant du cristallin -qui s’est opacifié avec l’âge- Cette opacification est responsable d’une baisse progressive de la vue, au début accompagnée de gêne à la lumière (photophobie) ».

Est-ce qu’il y a d’autres causes de cataracte que le vieillissement du cristallin ?

L.H. : « 90% des cataractes sont liées au vieillissement du cristallin qui s’opacifie, c’est un trouble de la vision qui concernent massivement les seniors, mais il y a également d’autres causes de cataracte précoce : congénital (dès la naissance), médicamenteuse (corticoïdes ou radiothérapie oculaire), suite à des affections oculaires ou générales (diabète), suite à un traumatisme. Il y a également des facteurs favorisants comme la tabagie, la forte consommation d’alcool ou une exposition sans protection aux ultra-violets ».

Oeil opéré de la cataracte. @parlonssante.com

En quoi consiste l’intervention ?

L.H. : « Elle consiste à remplacer le cristallin, lentille convergente naturelle, située à l’arrière de l’iris, par un implant. L’intervention dure une vingtaine de minutes« .

L’opération de la cataracte permet-elle de faire de faire disparaitre les corps flottants ?

L.H. : « Non, ils ne disparaissent pas. Toutefois, lors de l’opération, l’anatomie interne de l’œil change un peu, les corps flottants sont mobilisés et se déplacent. Après l’opération, ils peuvent être moins visibles, moins gênants, mais ils peuvent aussi faire le chemin inverse et être plus présents ».

Quelle est la durée de vie de l’implant ?

L.H. : « Un ou deux ans. Non, je plaisante bien sûr ! A vie ! Les implants pour cataracte ont bénéficié de nombreuses innovations ces dernières années, ils possèdent des propriétés de transparence, de légèreté et de longévité. Nous utilisons systématiquement des implants constitués de matériaux hydrophobes, ils sont plus chers mais ce sont les plus performants ».

Combien de temps après l’opération la vision s’améliore-t-elle ?

L.H. : « Une à deux journées. La qualité optique est comparable à celle d’un cristallin jeune et transparent ».

Pourriez-vous définir ce que l’on appelle une cataracte secondaire ?

L.H. : « Il s’agit de la prolifération de cellules sur la capsule postérieure (sac capsulaire) qui accueille l’implant. C’est très fréquent et classique quelques années généralement après l’intervention. Il n’est pas nécessaire de réopérer. L’intervention appelée capsulotomie se fait au laser Yag en consultation, elle consiste à créer une ouverture dans la partie postérieure de la capsule ».

Cataracte secondaire chez une patiente de 50 ans. @parlonssante.com

Quels sont les effets secondaires et/ou risques d’une intervention au laser pour traiter une cataracte secondaire ?

L.H. : « Les complications sévères sont rares, mais cela peut aller jusqu’au décollement de rétine. Beaucoup moins graves et plus fréquentes, il y a l’apparition de corps flottants ou d’une hypertonie transitoire ».

Cette ouverture de la capsule ne risque-t-elle pas de favoriser le déplacement de l’implant dans l’oeil ? Ou encore de favoriser des infections ?

L.H. : « Sauf cas particuliers, il s’agit d’un geste très peu invasif et donc pas dangereux. L’ouverture capsulaire est nettement plus petite que la taille de l’implant, ce qui préserve d’un déplacement de l’implant. Et il n’y aucun risque infectieux ». 

Propos recueillis par Claire Chunlaud

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